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Le corps comme voie d'expression d'un traumatisme psychique


Voici quelques extraits d'une vignette clinique, d'une psychologue reçue dans le cadre d'une supervision, mettant en lumière certains des enjeux psychosomatiques. Ce sont les difficultés, dans la compréhension globale du patient, qui ont amené la psychologue à investir des séances de supervision.


Les formulations entre guillemets sont des extraits de séance, des paroles du patient.


 




Cette psychologue travaillait dans un service de médecine interne dans un CHU et rencontrait des patients dans leur chambre. Les noms ont été changés pour préserver l’anonymat. Monsieur A. a une cinquantaine d'années. Il est hospitalisé pour un purpura thrombopénique idiopathique et a été suivi, par la psychologue, durant deux années, en raison d’une fois par semaine.



Extraits de séances : le clivage (dissociation) comme réponse au traumatisme


Monsieur A. décrit sa vie comme réussie : vie de couple et familiale "heureuse" avec deux enfants. Il évoque ne pas comprendre pourquoi son corps "disjoncte" puisque sa vie "roulait bien". Au fil des séances, il raconte progressivement son histoire. Petit, avant huit ans, il est le seul enfant de la fratrie à être "placé" chez sa grand-mère. Il revenait rarement, jusqu'à l'adolescence où il retourna "brutalement" chez ses parents. Il verbalise le climat familial comme étant "fou", avec un père "alcoolique et violent" et une mère "instable, triste qui le laissait tout faire". Il exprime des scènes de violence assez fortes, sans être touché, ému, comme si elles n'appartenaient pas à son histoire. Il disait en vouloir à sa mère qui "n'avait jamais su protéger ses enfants", notamment lorsqu'il était adolescent les crises étaient nombreuses. C'est justement à ces moments-là que monsieur A. pouvait être plus affecté et montrer une forme de colère. Pourtant, c'est un affect qu'il annulait très rapidement, disant "ne rien ressentir" pour sa mère. C'est comme si, par son corps/physiquement il montrait de l'agressivité mais que psychiquement il ne pouvait la ressentir, la verbaliser. Il évoque à demi-mot son sentiment d'avoir été abandonné, "le seul à être placé" chez sa grand-mère et que "fouiller cette part là" de son histoire, pourrait "réveiller des choses" dont il apparaît n'avoir point "envie".


Le patient arrivait à exprimer sa relation avec sa grand-mère qu'il qualifiait d'extrêmement "aimante", "très douce", utilisant nombre de superlatifs témoignant d'une forme d'idéalisation. Le jour de son décès, il se décrivait comme "effondré", comme s' il avait perdu "un morceau" de lui-même qu'il n'avait "jamais retrouvé". À demi-mot, le patient exprime s'être senti "abandonné une seconde fois" suite à la perte de cette figure stable dont le deuil semblait impossible. Autrement dit, dissocier, séparer, les parts de son histoire permettrait au patient de ne pas composer avec ses parts traumatiques susceptibles de mener à un effondrement psychique.



Le travail de supervision : une mise en sens d’une paradoxalité contre-transférentielle


Être touché sans être touché, avoir et ne pas avoir "envie" d'aborder son histoire , "ne pas vouloir parler" et se préparer vingt minutes avant l'arrivée de la psychologue rendrait compte d'une forme de paradoxalité. Le cadre de supervision a permis une mise en mot des éléments contre-transférentiels de la psychologue qui se sentait à la fois vouloir "être près" et vouloir "être loin" du patient au regard des difficultés qu’elle traversait (à le comprendre, à poursuivre la thérapie). C’est justement cette paradoxalité, vécue par la psychologue, qui a mené à l'hypothèse d'une organisation paradoxale dans le fonctionnement psychique du patient : père violent bruyant/mère dépressive silencieuse.


Dans les mouvements contre-transférentiels, la psychologue s’était ressentie ennuyée, fatiguée, ayant des difficultés à relancer. En effet, le patient avait un discours factuel, très "terre à terre", sans possibilité d’accéder à ses vécus internes. Effectivement, la psychologue relance plusieurs fois, en vain, sur "la façon dont il se sent", "ce qu'il se dit" : le patient était en incapacité de verbaliser ses éprouvés. Seules ses douleurs corporelles semblaient "parler" pour lui. Par exemple, lorsque le patient évoquait ses douleurs physiques, la psychologue le questionnait sur la façon dont il ou son environnement procédait, petit, pour apaiser ses "bobos". C’est par les douleurs, la réalité du corps, que la psychologue pouvait faire des liens avec son histoire.



Rupture dans l’actuel et réactivation du trauma historique


Tous les vécus liés aux épisodes de ruptures : départ/retour chez les parents, départ et décès de sa grand-mère sembleraient ne pas pouvoir se nommer, se creuser, se comprendre. Sa maladie est apparue une semaine après avoir inscrit sa fille à un pensionnat pour la poursuite de ses études, un autre épisode de rupture dans la vie psychique du patient.


L'hypothèse psychosomatique pourrait être la suivante : le symptôme somatique, intervenu après le départ de sa fille, pourrait témoigner d'un retour d'expériences traumatiques non élaborées jusqu’alors. En effet, c'est comme si toutes ces ruptures, douloureuses demandant un effort psychique considérable (investir puis désinvestir), auraient généré un "trop plein" se déployant ainsi sur le corps. Autrement dit, les séparations réelles rencontrées (avec sa fille et sa grand-mère) provoqueraient une surcharge d’excitation, traumatique au sens freudien qui déborde les capacités d’élaboration de son appareil psychique, entraînant une faillite provisoire des processus psychiques, à l’origine de la désorganisation somatique (P. Marty, 1980). En somme, le corps prendrait le relais d’un appareil psychique qui échoue à symboliser l’expérience traumatique. Le corps de M. A. deviendrait « corps messager » (R. Roussillon, 2002), corps ayant pour message l’aspect traumatique de ce qui fait rupture.


Cette vignette illustre les difficultés des professionnels face à des patients ayant une problématique psychosomatique. En effet, des patients ayant un discours opératoire, peu pourvu d'affect, un corps médicalisé, peut empêcher la mise en lien entre le corps et la psyché. Très souvent, eux non plus, ne manifestaient pas de demande particulière : seul leur corps, et leurs maux somatiques semblaient signifier, porter, une demande.



Bibliographie

Pierre MARTY - La psychosomatique de l’adulte, 1980, p.46

René ROUSSILLON - Agonie, clivage et symbolisation, 2002

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